« Je me marie avec une autre… que notre amitié demeure… » : le couperet tombe pour Marcelle. Son amour la quitte pour une autre et lui annonce son futur mariage dans une lettre, alors qu'elle est de son côté bloquée au sanatorium pour une tuberculose qui ne la quittera plus. La voici désormais fiancée à la mort, alors qu'elle vient tout juste d'atteindre la trentaine.
Le journal intime qu'écrit Marcelle Sauvageot va rapidement se transformer en lettre à cet être aimé. Une lettre qu'elle n'enverra jamais mais qui lui sera salutaire.
Laissez-moi, publié sous le titre de Commentaire en 1934 quelques mois après la mort de l'auteur relate donc les états d'âme d'une femme doublement brisée. Sentimentalement et physiquement.
Le texte qu'elle nous offre ici, le seul texte que nous aurons d'elle, regorge d'une certaine urgence : dire et écrire pour ne pas sombrer. Ce texte est en effet avant tout un exutoire et à travers les mots et le rythme des phrases, le lecteur sent la plume griffer le papier de toute l'amertume que Marcelle possède envers cet homme qui la délaisse.
C'est donc un texte âpre, mais Marcelle n'est pas non plus aigrie par cet abandon. Non, au contraire, une certaine force se dégage de cet écrit et finalement on referme ce livre avec l'impression que l'amour ne peut détruire une personne. Il s'agit donc d'un regard extrêmement lucide sur le sentiment amoureux, et même très moderne !
Une belle plume féminine des années 30.
Peinture de l'amour au vitriol, l'être aimé n'est quant à lui pas vraiment décrit. Celui qu'elle appelle "Bébé" est au centre de ce texte, mais il est déjà absent. Et plus le texte avance, plus le deuil se fait. Et, puisque cet homme n'est guère identifiable, cette lettre touche à l'universel : qui n'a en effet jamais souffert par amour ?
En outre, même si cette longue lettre (ou ce monologue ?) a plus de 70 ans, la tournure des phrases est restée actuelle : voici un récit qui a passé les années sans se faner. Un récit qui vient des entrailles.
Et parce que j'ai vraiment aimé certains passages, les voici :
Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n'avoir plus besoin de moi. (...)
Je trouve très jolie cette idée de la préexistence d'une union. Une légende japonaise, je crois, prétend qu'à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d'un futur homme au pied d'une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent, et s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais pas si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui l'on est fait, n'est-ce pas celui pour qui l'on accepte d'être fait ?
Celui-là, pour moi, eût pu être vous. (...)
Et pour que je ne souffre plus, il faut que vous partiez afin qu'un jour votre nom prononcé devant moi passe comme un souffle sans plus rien effleurer. Je veux cet effacement car j'ai besoin de paix ; vous, vous avez le bonheur ; un peu d'amour de moi ne vous apporterait rien.
Et puis quand l'être aimé n'est plus là :
On attend une lettre ; on espère dans une visite retrouver une illusion d'autrefois ; le cœur bat quand la porte s'ouvre ; la poignée de main produit l'émotion du baiser ancien ; on conserve soigneusement une rose apportée ; un compliment banal paraît un regret. Puis l'enchantement s'en va, et l'on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s'agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre. (...)
Si j'arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâteriez de l'oublier ; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l'on souffre : ce n'est pas si terrible qu'on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume ; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal ; et, quand j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi. (...)
Ainsi cette lettre adressée à ce Bébé est en réalité un monologue nécessaire et cathartique pour Marcelle Sauvageot. Elle signe là son unique œuvre, mais quelle force s'en dégage !
Un énorme merci à Laurence de m'avoir offert ce livre et fait découvrir cette plume et cette femme ! Un bel esprit !
Et tu as tout à fait raison, Laurence : c'est une femme que j'aurais voulu connaître.
La préface d'Elsa Zylberstein est aussi à lire, ainsi que les annexes. Un bel-objet livre.
Ed. Phébus, 135 pages.
Sur le site Nuit Blanche (où vous retrouverez d'ailleurs la photographie ci-dessus) :
Comme John Keats, Emily Brontë, Robert Louis Stevenson, Anton Tchekhov et Franz Kafka, Marcelle Sauvageot (1900-1934) a été emportée dans la force de l'âge par la « peste blanche », la tuberculose. Son œuvre unique, Laissez-moi (Commentaire), a connu l'épreuve du désert, faisant de brèves apparitions sur les rayonnages des librairies, sans parvenir à s'attacher l'attention du grand lectorat ni de la critique. Des écrivains de premier ordre, tels Paul Valéry, Paul Claudel, Charles Du Bos, René Crevel, Clara Malraux et Heimito von Doderer, ont pourtant été éblouis par cette prose implacable, y lisant l'expression d'une intelligence de haute volée. (...)
Voilà sans doute le phénomène le plus surprenant à propos de l'œuvre unique de Marcelle Sauvageot, compte tenu du peu de visibilité dont elle a bénéficié : le concert d'éloges qui, sans discontinuer, a entouré chacune de ses réapparitions en librairie. D'hier ou d'aujourd'hui, les lecteurs vantent d'une seule voix les extraordinaires qualités de lucidité et d'analyse déployées par la jeune femme.
Je ne peux pas expliquer les raisons mais cela me fait vraiment plaisir que tu l'aies aimé. Marcelle Sauvageot fut pour moi une belle rencontre si je puis dire
![]()
c'est vrai que j'aurais aimé pouvoir lui parler.
J'ai très envie de lire ce livre, il est juste un peu cher en neuf. Ta présentation est très belle en tout cas ;o)
Je l'ai lu quand il a été réédité et j'avais aimé ce texte. Il pourrait avoir été écrit aujourd'hui dans l'esprit. Pour la forme, on ne s'exprime plus aussi bien me semble-t'il.
Un livre qui me tente depuis sa parution et quelques critiques excellentes, tu viens d'enfoncer le clou !
Ce livre me tente beaucoup tu m'as donné envie de le lire...Encore un que je note dans un coin de ma tête.
J'ai beaucoup aimé les extraits que tu as mis et notament la volonté de ne pas passer à l'amitié quand on aime encore ...
Bisous
Quel sujet délicat... Je suis assez sensible à ce genre de chose, je ne sais pas si j'aimerais le lire. Je risque de sangloter à chaque page !
Un livre que j'ai eu en main beaucoup de fois au magasin mais je l'ai chaque fois reposée, mais là, tu me tentes vraiment. Je trouve la couverture magnifique, ce qui ne gache rien !
Je pensais que je serais intéressée mais apparemment, il ne s'agit que du côté sentiment amoureux. J'espérais qu'elle parlait aussi de sa maladie. Et j'avoue, rien que le fait qu'elle appelle le monsieur "Bébé" me fait fuir !
Je vais essayer de le trouver! Je dis bien "essayer" car le nom de cette maison d'édition m'est totalement inconnu, jamais vu en librairie moules-frites :/
...dont l'intensité est toujours aussi puissante à chaque lecture.
Je pensais écrire quelques lignes sur ce livre mais tu l'as si bien fait, qu'il n' y a rien à ajouter.
Un très beau billet... tu me donnes le goût de lire ce livre malgré qu'il y ait la maladie derrière tout ça...
@ Lolo :
Et j'ai aimé ce récit dès les premières lignes ! C'est étonnant qu'elle ne soit pas plus connue ! ![]()
Merci encore, ma belle ! ![]()
@ Choco :
Et en plus s'il reste en tête, c'est donc un classique à recommander chaudement !
@ Lilly :
Merci !
Je ne sais pas combien il vaut, puisque c'est un cadeau. ![]()
@ Aifelle :
Exactement ça ! Oui ! Quelle modernité dans l'écriture !
@ Moka :
Super ! J'espère que tu aimeras ! ![]()
@ Mango :
Je l'espère aussi. Laurence me conseille toujours de très beaux livres ! Il ne faudrait pas qu'elle soit ma libraire, sinon je serais toujours dans le rouge ! ![]()
@ Stéphie :
Ah oui, c'est exactement ça ! Et en plus, il est court, et tu pourrais te permettre de faire une petite folie en le lisant ! ![]()
@ Dominique :
Quand j'ai ouvert mon paquet, je n'en avais jamais entendu parler. J'étais passée à côté d'un très très beau récit.
@ Didi :
Oui, c'est un lieu commun de dire "nous resterons amis !" alors que ce n'est qu'un leurre. Et ce qu'elle écrit dessus est criant de vérité. Un bel esprit !
@ Neph :
Eh bien finalement non, ce n'est vraiment pas triste du tout. Malgré la maladie et la rupture, une belle force émane de ce texte !
@ L'or des chambres :
Oui, une belle couverture et un bel objet aussi ! C'est un relié. ![]()
@ Gambadou :
Ah ! Mince ! Tu as fait un billet dessus ? Je ne l'ai pas vu ! ![]()
@ Manu :
Elle doit l'appeler une fois ou deux en tout. ![]()
Elle parle aussi de sa maladie, même si ce n'est pas le thème dominant.
@ Cynthia :
Mouarf ! Librairie "moule/frites " ! ![]()
@ Clara :
Oh, mais si ! Écris ton billet ! Plus on fera connaître cet auteur, mieux ce sera ! ![]()
@ Karine ![]()
La maladie n'est pas vue ici sous l'angle pathétique. C'était une femme forte, très forte même. Et d'ailleurs en refermant ce livre, je n'étais pas triste du tout. Là est sa force !
@ Antigone :
Merci !
)
La couverture a été utilisée pour "Un Secret", oui ! Mais je crois que c'est plutôt "Un Secret" qui a utilisé cette couverture à l'occasion de la sortie Poche du livre de Grimbert. ![]()
Voilà mon billet est en ligne aujourd'hui même à l'instant.
Comme toi, je fus touché par le passage de la légende japonaise.
Que c'est beau ! Tout est sublime.
Tu appuies là où ça fait mal, Leiloona, parce que j'ai failli l'acheter pour la couverture qui me plaisait énormément ! Si, en plus, l'histoire est belle et romantique, je ne peux plus passer à côté ... Je le note et - en plus - le livre est très beau à toucher !
@ Nanne :
Romantique, non pas vraiment ... mais elle parle du sentiment amoureux longuement, oui. ![]()
Et oui, c'est un bel objet aussi ! ![]()
Merci, tu m'as vraiment donné envie de lire ce livre, que j'ajoute à la liste des bouquins à commander pour 2010 !
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